Que mettons-nous réellement dans nos assiettes ? D’où viennent les aliments que nous consommons et quels effets peuvent-ils avoir sur notre santé ? Et surtout, que restera-t-il demain de nos habitudes alimentaires et de nos produits locaux face à l’évolution des modes de consommation ? Ces questions ont animé les échanges des 14 et 15 août 2026 lors d’un colloque scientifique consacré aux grandes mutations alimentaires en Afrique de l’Ouest.

Organisée par l’Organisation pour l’Alimentation et le Développement Local (OADEL), en collaboration avec le Réseau Académique pour la Nutrition au Togo (ResANut) et TMSU International, dans le cadre du Festival La Marmite, cette rencontre avait pour thème « Transition alimentaire, mutations des modes de consommation et enjeux nutritionnels en Afrique de l’Ouest ».

Pendant deux jours, enseignants-chercheurs, nutritionnistes, experts et acteurs des systèmes alimentaires ont confronté leurs analyses autour d’une réalité qui touche désormais toutes les générations. Nos habitudes alimentaires changent, et avec elles apparaissent de nouveaux défis pour la santé, l’agriculture, l’économie et la souveraineté alimentaire.

De la progression des produits transformés et ultra-transformés à l’utilisation des pesticides, de l’influence du marketing sur les choix alimentaires aux enjeux liés aux microplastiques, les différentes communications ont permis de mieux comprendre ce qui se joue derrière les changements observés dans nos assiettes.

Des habitudes alimentaires en pleine mutation

Le premier constat ressorti des échanges est celui d’une transformation rapide des habitudes alimentaires en Afrique de l’Ouest. Les produits transformés et ultra-transformés prennent une place croissante dans la consommation, parfois au détriment des produits locaux et de certaines pratiques alimentaires traditionnelles.

À cela s’ajoute une baisse de l’activité physique, particulièrement préoccupante chez les jeunes. Une étude consacrée aux habitudes alimentaires des jeunes de 15 à 24 ans dans le district du Golfe 1 a notamment révélé qu’environ un jeune sur trois est en situation de surpoids.

Le constat est préoccupant, mais il existe une marge d’action. Les jeunes interrogés se montrent disposés à changer leurs habitudes. L’éducation nutritionnelle, la sensibilisation et la promotion d’une alimentation plus saine apparaissent donc comme des leviers importants.

Pour le Dr Sam Bodjrenou, qui a ouvert les communications avec une réflexion sur la « Dynamique des transitions alimentaires en Afrique de l’Ouest », les aliments de demain ne seront pas nécessairement ceux qui viennent d’ailleurs. Ils peuvent aussi être ceux que les populations ont toujours connus, à condition de mieux les produire, les transformer, les valoriser et les consommer.

Du champ à l’assiette, la question de la sécurité alimentaire

La qualité de l’alimentation dépend aussi de la manière dont les produits sont cultivés. Les échanges consacrés aux pesticides ont ainsi soulevé d’importantes préoccupations.

L’Afrique utilise une faible proportion des pesticides employés dans le monde. Mais au-delà de la quantité, c’est surtout leur utilisation qui pose question. Les doses recommandées ne sont pas toujours respectées, les concentrations peuvent être excessives et certains producteurs ne disposent pas des équipements de protection nécessaires.

Ces pratiques peuvent favoriser la présence de résidus sur les produits destinés à la consommation. Les échanges scientifiques ont également porté sur les effets potentiels de certaines substances sur l’organisme, notamment leur lien avec les mécanismes pouvant favoriser le développement du diabète.

Le Dr Degbé, dans sa communication consacrée au « Lien et causalité entre l’exposition aux pesticides et le risque de développement du diabète », a notamment attiré l’attention sur les effets possibles de certaines substances sur les cellules du pancréas responsables de la production d’insuline.

Pour les consommateurs, quelques précautions restent essentielles, notamment le lavage soigneux des fruits et légumes avant leur consommation et, lorsque cela est possible, leur épluchage. Du côté des producteurs, l’accompagnement vers des pratiques agricoles plus sûres demeure indispensable.

À ces difficultés s’ajoutent les effets du changement climatique, le dérèglement des saisons, la raréfaction des terres cultivables et la progression de certains ravageurs. Autant de facteurs qui compliquent le travail des producteurs et fragilisent les systèmes alimentaires.

Quand le marketing s’invite dans nos choix alimentaires

Le contenu de nos assiettes ne dépend toutefois pas uniquement de nos besoins nutritionnels. Le marketing joue également un rôle dans les choix des consommateurs.

Couleurs, emballages, personnages, musique ou jeux sont notamment utilisés pour rendre certains produits plus attractifs, particulièrement auprès des enfants. Le Dr Koffi Hounkpédji a ainsi montré que le marketing agit notamment sur « l’attractivité, l’accessibilité, l’achat et la fidélisation ».

Cette influence mérite une attention particulière lorsque les habitudes acquises durant l’enfance se prolongent dans la vie familiale.

La question de l’alimentation des plus petits a également été abordée. Une étude menée auprès d’enfants de 18 à 24 mois au CHU Campus a fait ressortir une pratique encore moyenne de l’allaitement exclusif ainsi qu’une diversification alimentaire insuffisante après le sevrage.

Les échanges ont aussi porté sur la présence des microplastiques dans notre environnement alimentaire. L’eau, les produits aquatiques et l’environnement domestique figurent parmi les principales voies d’exposition évoquées.

La souveraineté alimentaire au cœur des échanges

La deuxième journée a davantage porté sur les systèmes alimentaires ouest-africains et leur dépendance aux marchés internationaux.

Le riz, le blé, le lait en poudre et plusieurs autres produits de grande consommation occupent une place importante dans les importations. Dans le même temps, certaines matières premières produites en Afrique sont exportées, transformées ailleurs puis réintroduites sur les marchés africains sous forme de produits finis.

Cette situation fragilise la capacité des pays à maîtriser leurs systèmes alimentaires et à tirer pleinement profit de leurs propres ressources.

À travers une communication consacrée aux « Jeux et enjeux des multinationales agroalimentaires », le Pr Mamadou Goïta a notamment montré la vulnérabilité des systèmes alimentaires ouest-africains face aux crises et aux fluctuations du marché mondial.

Pour renforcer cette souveraineté, plusieurs pistes ont été évoquées, notamment le renforcement du capital humain et social, une meilleure maîtrise des chaînes de valeur et un pouvoir accru des acteurs locaux sur les marchés agricoles.

Cette réflexion a été prolongée par l’intervention d’Ibrahima Coulibaly, président du ROPPA, qui a appelé à mieux reconnaître le rôle des paysans dans la stabilité des sociétés africaines. « L’Afrique n’a pas encore pris pleinement conscience du rôle crucial que joue la paysannerie dans la stabilité de nos pays et de notre continent », a-t-il souligné.

Il a notamment pointé le paradoxe d’un continent qui exporte certaines de ses productions agricoles tout en important une partie de son alimentation. Pour lui, la souveraineté alimentaire passe nécessairement par une meilleure valorisation du travail des producteurs et par des choix politiques capables de renforcer la capacité de l’Afrique à se nourrir elle-même. « Personne ne viendra nourrir l’Afrique », a-t-il rappelé.

Changer le regard porté sur les produits locaux

La souveraineté alimentaire ne repose cependant pas uniquement sur la production. Elle dépend aussi de la capacité des populations à apprécier et à consommer les produits issus de leurs territoires.

Les produits venus d’ailleurs bénéficient parfois d’une image plus valorisante que ceux produits localement. Cette perception doit évoluer.

Dans sa communication sur « La déconstruction des mentalités face aux mutations alimentaires », le Pr Mamadou Goïta a insisté sur la nécessité de briser certains préjugés liés à la consommation des produits locaux, tout en améliorant les équipements, l’emballage, la qualité et la sécurité sanitaire.

Car un produit local doit aussi pouvoir répondre aux attentes du consommateur en matière de qualité, de présentation et d’accessibilité.

Cette réflexion rejoint celle développée par le Pr Koffigan Agbati autour de la dimension culturelle de l’alimentation. La souveraineté alimentaire ne peut être pleinement envisagée sans prendre en compte la diversité culturelle, les savoir-faire et les pratiques alimentaires propres aux différentes communautés.

« Manger, c’est prendre toutes les énergies du monde », a-t-il notamment résumé, rappelant que l’alimentation entretient un lien profond avec la terre, la nature et les cultures.

Des politiques publiques à l’environnement alimentaire

Les choix individuels restent toutefois difficiles à modifier lorsque l’environnement alimentaire lui-même favorise de mauvaises habitudes.

La mise en œuvre des politiques publiques visant à créer un environnement alimentaire sain a donc également été abordée. Les pouvoirs publics disposent de plusieurs leviers pour agir sur l’accès aux aliments, l’information des consommateurs et les conditions dans lesquelles les populations font leurs choix alimentaires.

Au terme des échanges, plusieurs orientations se dégagent. L’éducation nutritionnelle et culinaire doit être renforcée, les consommateurs mieux informés et les producteurs davantage accompagnés vers des pratiques agricoles plus sûres.

La valorisation des produits locaux doit également passer par une amélioration de leur qualité, de leur transformation, de leur conditionnement et de leur commercialisation. Agroécologie, meilleure réglementation et santé publique apparaissent ainsi comme des axes importants pour accompagner la transition alimentaire.

Au terme de ces deux journées, le colloque organisé par l’OADEL, le ResANut et TMSU International aura surtout permis de replacer l’alimentation au cœur de plusieurs enjeux qui dépassent largement le contenu de nos assiettes.

Mieux produire, mieux informer, mieux valoriser et mieux choisir constituent autant de leviers pour construire des systèmes alimentaires plus sains, plus durables et davantage ancrés dans les réalités de l’Afrique de l’Ouest.

Parce qu’au bout du compte, manger local, c’est aussi faire un choix pour sa santé, pour les producteurs et pour l’avenir de nos systèmes alimentaires.

Amen Tewou